4 - Quel potentiel ?
S’agissant d’une ligne nouvelle, il est difficile de l’évaluer précisément. Disons que l’encombrement de la route parallèle (D16) laisse optimiste. Ce qui est plus déterminent, en revanche, ce sont les prévisions de frontaliers futurs, tant elles sont stratosphériques.
Esch-Belval devait être le premier pôle d’emplois déconcentré du Luxembourg (on ne sait plus si c’est toujours d’actualité). Quasiment achevé, il devrait être encore renforcé par le projet Schifflange.
Or, rappelons que d’ici 2030 le Luxembourg et la région Grand-Est prévoient une capacité de 24000 sièges TER sur le sillon lorrain pendant les heures de pointe.
Si ne serait-ce que 10% de ces « frontrainliers » du sillon lorrain travaillent à Esch/Belval via une correspondance à Bettembourg, cela fait d’emblée 2400 personnes dans nos TER directs Thionville – Belval aux HP.
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Le trafic voyageur du sillon est tel que même un report très faible en proportion suffirait à remplir des trains sur le Pays-Haut
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Et, si la répartition est la même que sur les TER du sillon lorrain, on dépasse largement le trafic voyageur journalier sur Nancy - Epinal.
Notre ligne deviendrait donc facilement la deuxième ligne TER de Lorraine derrière le sillon lorrain.
A quoi viennent s’ajouter ceux qui l’utiliseront pour faire la navette entre Hayange (voire Fontoy) et Thionville. Et bien-sûr aussi les automobilistes du Pays-Haut qui se feront une joie d’échapper aux bouchons du Val d’Alzette.
5 - Quels effets sur la mobilité ?
Le principal effet vertueux est de donner une alternative au tout-routier pour l’accès au Grand-Duché via le Val d’Alzette.
Mais le principal effet sur la mobilité serait probablement le soulagement de la ligne du sillon lorrain pour les voyageurs entre Thionville et Esch-Belval faisant correspondance à Bettembourg. Cela laisse de la place dans les trains du sillon
Et contrairement à l’ancienne liaison directe Thionville – Belval – Longwy, celle-ci ne prendrait pas de place sur la ligne du sillon.
Cela constitue aussi une alternative à l’A31bis (pas la plus directe, certes, mais…) Cette place potentiellement laissée dans les trains Thionville – Luxembourg est significative à côté des capacités dégagées par l’élargissement de l’A31.
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| Un « train-sardine » sur le sillon lorrain (photo @DR) |
Si on reprend le chiffre précédent, 2400 voyageurs détournés des trains du sillon en 3h (10% des voyageurs), soit 800 voyageurs/h, c’est déjà la moitié des automobilistes pouvant être accueillis en plus aux HP sur une 3° voie (1500 véhicules/h).
(NB: Potentiellement, nous avons vu que la fréquence pouvait même être poussée à 20 minutes, soit 3 trains par heure. Il est peu probable que la demande commerciale n'aille jusque-là, mais avec des trains de 1000 places comme sur le sillon lorrain, cela signifie qu'en heures de pointe à très forte affluence, une ligne ferroviaire à voie unique est plus capacitaire qu'une voie autoroutière supplémentaire dans chaque sens).
6 - Quels effets sur l’aménagement du territoire (français) ?
C’est aussi un élément permettant de juger de la souhaitabilité de ce projet de réouverture de voie ferrée. Et qui est désespérément absent des réflexions de nos élus.
Ces derniers estiment que l’augmentation du nombre de travailleurs frontaliers et leur lieu d’habitation est fatalement incontrôlable, et que leur champ d’action se limite à satisfaire la demande de mobilité résultante, ce qui est totalement faux.
Soit, il est admis que le nombre de travailleurs frontaliers va encore largement augmenter ces prochaines années. Les projets actuels visent à augmenter la capacité du sillon lorrain, considéré comme la plus grosse réserve.
Les besoins ne sont bien-sûr pas uniformes, mais se comportent un peu comme la recherche d’eau dans le sol : plus on en prend, plus il faut aller la chercher en profondeur.
Ainsi, après avoir quasiment asséché Arlon, Thionville, Longwy ou la vallée de la Fensch (peut-être même Trèves), il faut donc aller plus loin ; avec sans doute une visée privilégiée sur Metz.
Mais il y a aussi dans un second temps une adaptation de ces navetteurs, qui se projettent sur le long terme, et vont se rapprocher de leur lieu de travail. La Moselle-nord va accueillir aussi de plus en plus une population luxembourgeoise plus modeste venue chercher en France des logement plus abordables.
Or, en concentrant les infrastructures sur le seul sillon lorrain, les décideurs s’enlisent dans des flux trop concentrés et le fléau de la congestion croissante perpétuelle ; et ils empêchent l’émergence de pôles secondaires sur des zones sinistrées disponibles.
Un prolongement d’une branche de tram-train sur la partie française du Val d’Alzette (Audun-le-Tiche, Villerupt voire Thil) serait déterminant pour un redéveloppement prospère de ces anciennes cités sidérurgiques.
A moindre échelle, l’existence d’une liaison TER sur notre ligne Fontoy-Belval rendrait les villages du Pays-Haut beaucoup plus attractifs.

Voilà pour la première partie.
Voyons maintenant l'épineuse question du raccordement Audun - Belval, les travaux à réaliser, combien tout cela nous coûte, et dans quelle mesure l'investissement en vaudrait la peine.
7 - Ce qu’il faudrait construire.
La première difficulté, c’est que la ligne étant désormais coupée, elle ne peut plus être réutilisée comme telle. Il faut obligatoirement prévoir la construction d’un raccordement entre Audun (haut) et Esch-Belval.
La difficulté est double : non seulement il faut créer un raccordement (entre les 700m séparant le viaduc d’Audun et Esch-Belval), mais avec en plus un dénivelé d’une trentaine de mètres (la hauteur du viaduc) à rattraper.
Le problème n’est pas du tout insoluble, mais comme souvent nous trouvons plusieurs solutions, dont aucune de parfaite.
Peut-on, par exemple, restaurer et réutiliser l'ancien tracé, par la boucle?
Techniquement, tout est possible; tout n'est qu'une question d'argent.
Ici cela ne s'envisage pas: ça coince au niveau du rond-point du Moulin (ancien PN11), où la nouvelle route a remplacé la plateforme.
Y faire retraverser une VF engagerait des travaux de génie-civil qui dépasserait allègrement le coût de la route (réalisée à l'économie d'où son tracé absurde).
Autre exemple: le shunt de la boucle avec un lacet contre le versant-est du Franc-Bois.
On peut même réduire la longueur et l’emprise de la déviation en acceptant une pente plus élevée que les lignes classiques (ici le tracé est atteignable avec une pente de 3,5% (ce qu’on a sur les LGV), contre 2,5% sur l’exemple précédent.
Ces deux exemples ont l’avantage d’avoir une envergure restreinte. En revanche, ils ont l’inconvénient d’aboutir en gare d’Esch-sur-Alzette dans le mauvais sens pour envisager la desserte de la gare de Belval-Université.
Au cours des années 2000 avait émergé l’idée d’une déviation un peu plus longue, qui dirigeait la ligne directement au droit de la gare de Belval-Université, qui était sur le point d’être construite. Problème : la ligne finissait en cul de sac.
D’où l’idée de prolonger encore un peu le tracé, afin de pouvoir se raccorder à la tangentielle sud-lux et arriver à Belval par l’ouest, pouvant ainsi éventuellement poursuivre vers Esch. Une pente ferroviaire classique suffit.
Mais il faut dans ce cas-là réutiliser le viaduc d’Audun-le-Tiche. Laissé à l’abandon depuis une quinzaine d’années, il est impossible d’estimer la lourdeur du rafraîchissement qu’il faudrait pour le rendre de nouveau opérationnel…
Dans ce dernier cas, qui semble être le meilleur, on peut donc envisager des liaisons TER Thionville <> Hayange <> Fontoy <> Aumetz <> Audun-le-Tiche (mont) <> Belval – Esch/Alzette.

8 - Réélectrification ?
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| A Hirps (Photo: Iliovici Alain, non datée) |
La réponse paraît évidente, mais vu la période propice au caténaire-bashing, le sujet mérite son laïus. Pourrait-on réactiver la ligne sans la réélectrifier ? Oui. Serait-ce intéressant ? Non.
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| Gare d'Hayange (@Républicain-L) |
Notre ligne se situe au sein d’un réseau ferré dense, et uniformément électrifié (au 25kV alternatif). Faire fonctionner une ligne sans caténaire là au milieu nécessiterait le déploiement d’un parc de trains spécifique uniquement pour cette petite ligne.
Ce qui rendrait l’exploitation plus vulnérable (il suffirait que deux ou trois rames tombent en panne simultanément pour paralyser le trafic). De plus, cela rendrait la liaison mixte (la ligne existante étant bien-sûr électrifiée entre Thionville et Fontoy).
Il faudrait donc utiliser soit des trains thermiques, soit bi-mode, soit des « solutions innovantes » type hydrogène. C’est là que le sujet mérite son laïus.
Attention, danger avec l’hydrogène !
D’une part le sujet est encore assez mal maîtrisé. On sait qu’on peut faire fonctionner des trains à hydrogène (ils existent et tournent depuis quelques années).
Mais c’est à peu près tout.
Ils avancent sur des liaisons à faible trafic, et en plaine. Leur puissance est moyenne et il y a de grosses réserves sur leur performance sur les lignes à forte déclivité.
Mais il y a surtout un gros doute sur leur soutenabilité économique, en particulier à partir d’hydrogène « vert ». Actuellement la fabrication d’hydrogène à partir d’électricité est très énergivore.
Et la restitution d’électricité à partir d’hydrogène, même si le procédé fonctionne, occasionne de lourdes pertes. L’un dans l’autre, à la fin on ne récupère même pas le quart de l’électricité dépensée au départ. D6 ADEME, extrait de la fiche « Rendement de la chaîne hydrogène »
Cela veut dire que si l’on veut obtenir 1MWh à bord du train, il va falloir dépenser plus de 4MWh d’énergie électrique. Dit autrement, toutes choses égales par ailleurs, si au lieu de mettre des trains à hydrogène, on met une caténaire, on réduit la facture énergétique de 75% minimum.
Actuellement les trains à hydrogène (qui circulent notamment en Allemagne centrale),
sont alimentés en hydrogène « gris », obtenus à partir de processus chimiques traditionnels, à moindre coût, mais fortement émetteur de gaz à effet de serre.
Le calcul est plus subtil qu’il ne paraît, mais globalement, si on a à faire à une ligne de moins de 50 kilomètres et desservie à environ 1 train par heure par sens, on sait qu’il vaut mieux investir dans la caténaire que dans l’hydrogène.
Autre aspect : le Luxembourg est intégralement électrifié, son matériel roulant ferroviaire (quasi) intégralement électrique. Sortir de ce système ferme la porte à une éventuelle exploitation (ne serait-ce que partielle) par les CFL.
Encore un autre aspect : les expérimentations à l’hydrogène se font sur les petits et moyens trains (type AGC ou Coradia) ; mais les gros porteurs sont tous des trains électriques. Or une telle liaison transfrontalière demanderait rapidement des trains de grande capacité.
Et rappelons, dans la même problématique d’éviter d’avoir quelques trains exclusivement dédiés à cette ligne, tous nos trains aptes au réseau Lux sont des TER 2N électriques.
Enfin, s’agissant non pas d’une électrification mais d’une ré-électrification, la facture serait moins salée : nous savons que tous les ponts sont assez hauts pour accueillir une caténaire. Pas de travaux de génie civil en vue, donc.
Autre conséquence, pas besoin d’ériger de nouveau point d’alimentation électrique. La ligne serait logiquement alimentée depuis la sous-station existante de Piennes, en extension de la caténaire d’Audun-le-Roman.
(Voilà pour la parenthèse élec. Désolé d'y avoir consacré autant de place, mais vu le lobbying anti-caténaire qui déferle ces temps-ci, il valait mieux se blinder).
9 - Signalisation ?
Ce ne serait pas le plus gros poste de dépense, mais il faudrait évidemment refaire à neuf toute la signalisation. Et s’agissant d’une ligne transfrontalière, la logique voudrait qu’on y déploie l’ERTMS, le standard européen et luxembourgeois.
Le plus intéressant serait dans la foulée de déployer l’ERTMS jusqu’à Thionville ; de la sorte (avec l’électrification), les trains luxembourgeois pourraient eux-aussi l’emprunter.
Voilà, c'est assez simple... A savoir tout de même si on force l'usage de la ligne à du transfrontalier exclusif: par exemple, ne pourrait-elle pas être utilisée pour la carrière à Hirps (qu'elle longe), donc par des trains de fret franco-français?
10 - Combien coûterait tout cela ?
Ha. Vu qu’on ne dispose pas d’étude, il va falloir procéder comme d’habitude : par encadrement.
S’agissant des 19km entre Fontoy et le viaduc d’Audun-le-Tiche, on est sur une réouverture simple. Les exemples similaires (réouvertures de lignes de vallée de montagne laissée à l’abandon au moins 10 ans) donnent une fourchette entre 2 et 5M € du km.
Ces estimations incluent également la signalisation. En revanche on n’a pas d’exemple de ré-électrification du même type. On peut donc tabler sur la fourchette minimale d’une électrification : 0.5M € du km.
On a donc une fourchette entre 50 et 70M€. C’est l’état des deux viaducs qui sera déterminent. Et il reste le raccordement entre Audun-le-Tiche et Esch – Belval. Le dernier exemple, celui qui relie le viaduc à Belval, il faut environ 2,3 km.
La même méthode pour les quelques rares raccordements ferroviaires sur site neuf réalisés ces dernières années nous donnent une fourchette entre 17 et 30M€ du kilomètre. Soit dans notre cas un chiffre entre 40M et 70M.
Au global, un tel projet demanderait donc un investissement entre 90M et 150M€.
Alors il faut déjà évacuer cet abus de langage: le TER n'est pas rentable, le transport de personnes en général non plus (d'où l'existence du service public). Alors avec une infra à reconstruire en plus...
Donc non, ce n'est pas "rentable".
Dit autrement, si les quelques (rares) autres projets (y compris la ligne Bourg-en-Bresse - Bellegarde pour les TGV Paris - Genève) étaient justifiées, alors a fortiori Fontoy - Belval se justifie aussi.
12 - Qui pour financer ?
Vu que la réhabilitation de la ligne serait destinée à du TER, et qu'elle est (quasi selon) intégralement sur le sol français, c'est naturellement à la @regiongrandest qu'incombe d'assurer la maîtrise d'ouvrage.
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| Vu de la passerelle de Boulange |
Mais vu qu'il s'agit d'une ligne frontalière (et comme quoi ce n'est pas qu'un symbole), elle est éligible à un soutien de l'Europe. Et bien-sûr à un co-financement du Luxembourg, (à condition que le projet trouve grâce à leurs yeux; à voir avec leur futur gouvernement)
Et voilà, cette fois on a à peu près tout fouillé ce qu'il y avait à dire.
Oui, le projet est sain. Oui le projet est cher (mais lequel ne l'est-il pas?).
En espérant que cette modeste contribution puisse donner de la motivation!
*FIN*
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